On peut voyager juste parce que, sans prétextes, sans se raconter d’histoires. Nous préférons ne pas le faire. Il est plus excitant de placer un concert, une tapa, une lampe, un musée au centre du plan. Nous avons pensé à survoler l’Atlantique pour visiter le nouveau Musée de New York, à aller à Séville juste pour essayer le surlonge d’Hirondelles, à voyager à Lisbonne pour voir Caetano Veloso. On s’impose de joyeux alibis, tantôt culturels, tantôt sociaux, tantôt hôteliers, pour nous inciter au voyage. Et nous n’avons pas l’intention d’arrêter de le faire.
Il n’y a rien de fou à voyager ou à traverser la ville pour passer une heure dans le hall d’un hôtel. C’est comme visiter un cœur : c’est là qu’il bat, celui qui invite ou repousse, celui qui dit au monde ce qu’il veut être et comment il veut être. L’édition Madrid est LE plan pour de nombreux jeunes qui veulent s’asseoir dans leurs fauteuils blancs, jouer au billard et regarder de travers au cas où ils croiseraient une star. Ce que beaucoup ne savent pas à leur arrivée, et s’ils savent qu’ils préfèrent l’ignorer, c’est que les photographies sont interdites. Là, l’hôtel envoie un message : la vie privée est importante. Si c’est le cas, vous appartenez à cette tribu, mais ne le dites pas, dit cette interdiction. Déplacez-vous pour vous asseoir sur un tabouret dans ce hall ou dans un autre, pourquoi pas ?
Un lobby est un prétexte aussi puissant que l’exposition Zurbarán qui s’ouvre à la National Gallery de Londres, la Fondation Dries van Noten qui vient de le faire à Venise, en s’abandonnant à Armando de Fismuler ou en flottant dans les piscines de Siza de Matosinhos. Et bien plus encore, s’il a un pedigree et se trouve dans un hôtel historique : nous avons là deux excuses pour le prix d’une. C’est l’histoire que nous nous sommes racontée lors de notre voyage à Munich pour nous asseoir dans les fauteuils du hall de l’hôtel Bayersiche Hof, conçu par Axel Vervoordt. Même si vous pensez ne pas connaître cet homme, vous savez qui il est et quel est son travail.
Cet antiquaire, collectionneur et architecte d’intérieur est l’une des figures les plus influentes de la décoration de ce siècle. Il est le père de ce style très répandu qui utilise des palettes neutres et sourdes, du ciment poli au sol et sur les murs, des matériaux bruts et des antiquités usagées sélectionnées. Nous appellerons cela une harmonie imparfaite. Vervoordt croise le wabi sabi japonais avec l’austérité belge et donne à tout cela une patine chaleureuse. Vous avez vu ce style dans les magasins et dans les maisons et peut-être vous a-t-il inspiré pour décorer une pièce.
Cet homme, esthète avec qui tout le monde veut travailler, entretenait de bonnes relations avec la famille Volkhardt, propriétaires de l’hôtel qui le courtisait pour le relooker. Un jour, en 2009, la femme qui dirige aujourd’hui, Innegrit Volkhardt, aussi timide que déterminée, s’est approchée de lui dans un parking pour insister. Il a dit qu’il n’avait pas entrepris de projets commerciaux, qu’il avait seulement conçu des maisons. Elle avait une réponse impossible à réfuter : « Le Bayersiche Hof est ma maison. » Commence alors une collaboration qui s’étendra sur vingt ans. Le dernier ajout à son œuvre, qui avance étape par étape et cohabite avec les espaces historiques de cette « grande dame », est le hall d’entrée. C’est notre prétexte.