Il y a quelques années, face à la Baltique, hypnotisé par les vagues sombres et l’horizon indéfini, je me suis souvenu de ce que Thomas Mann expliquait sur l’impossibilité de résister à l’influence de l’eau en mouvement : Comment ne pas être captivé si nous sommes nous-mêmes à 70 % d’eau ? L’eau qui baigne un lieu lui donne son caractère, définit ses légendes, façonne son économie et révèle sa relation avec l’environnement.
Et même si la Baltique en dit long sur l’Allemagne, rien de tel que le Rhin n’exprime aussi bien ce qu’est ce pays aujourd’hui et ce qu’a été son territoire au fil des siècles. Le fleuve comme artère qui traverse les entrailles de la ruralité intérieure, le fleuve qui irrigue les champs dont le pays se nourrit et les vignes dont il s’abreuve, le fleuve comme canal de transport, comme source de disputes et comme frontière défensive, comme modulateur du climat, comme présence dans l’imaginaire collectif et comme objet de culte au quotidien.
La vallée du Rhin remplit toutes ces conditions. Il suffit de s’en approcher par les routes sinueuses qui le bordent depuis Francfort (il faut environ une demi-heure en voiture) pour comprendre comment le terrain lisse et monotone se raidit, se tord et se multiplie en forêts, champs, vignobles et villes couronnées par ses anciens châteaux. Nous sommes situés dans ce qui, depuis 2002, est considéré comme un site du patrimoine mondial de l’UNESCO pour son patrimoine géologique, historique, culturel et industriel, dans une zone protégée de 27 000 hectares.
Après avoir dépassé Wiesbaden, nous choisissons une modeste auberge à Rüdisheim am Rhein comme point de départ de ce qui sera quelques jours d’itinéraires à pied et en voiture dans un rayon de moins de 100 kilomètres, ce qui compte pratiquement des milliers, compte tenu de la richesse du paysage.
Le fleuve sert de frontière entre les États de Rhénanie-Palatinat et de Hesse, mais ce n’est pas tant une séparation naturelle qu’un moyen de vie. Sur les deux rives, l’activité est frénétique : les voitures circulent sur les routes tandis que les guêpes bourdonnent sur les fleurs ; Les trains se succèdent, toutes les quelques minutes, sur les voies parallèles au fleuve, et les cargos naviguent également vers l’intérieur des terres sans avoir à s’arrêter, comme autrefois, aux châteaux qui servaient de douane. Chaque petite ville, à l’architecture traditionnelle en pierre et aux toits d’ardoise, permet de ressentir la personnalité du bucolisme rural, sans les inconvénients qu’on lui prête souvent. Elles fonctionnent comme de petites villes où la vie locale cohabite avec un tourisme respectueux.