Il m’arrive quelque chose de curieux à Londres et je crois que la même chose m’arrive à certaines personnes : je ne peux pas rester longtemps sans m’éloigner de Londres, de la villecette ville insondable qui abrite en son sein toutes les villes, tous les lieux, tous les moments qui furent un jour et seront un jour : là j’ai le sentiment que tout ce qui s’est passé se passe encore : Harry Potter à la gare de King’s Cross (quelque part entre le neuvième et le dixième quai), Will faisant ses débuts Hamlet au Globe Theatre en 1603 (au bord de la Tamise) ou peut-être celle qui m’émeut le plus : lorsque, le 17 juillet 1945, Winston Churchill déclara la suite 212 de l’hôtel Claridge’s territoire yougoslave pour que le prince Alexandre (héritier du roi Pierre II et de son épouse, la princesse Alexandra de Grèce, exilée à Londres) puisse préserver ses droits dynastiques, tandis que l’Europe brûlait en flammes.
Claridge’s – histoire de la meilleure hospitalité de tous les temps – appartient au groupe Maybourne, comme The Connaught (qui abrite le bar de ma vie), The Berkeley ou ce The Emory, dédié plus de trois cents ans au noble art de rendre les autres heureux : « un style de service intemporel et intuitif » ; Le monde peut changer, mais les choses qui comptent vraiment pour nous ne changent pas : l’amour, la tendresse et la peau sanglante ; se sentir vu, entendu, important. Je ne suis pas intéressé par un monde dans lequel un écran m’accueille lorsque j’arrive dans un hôtel. Je parierais une bouteille de Billecart-Salmon Le Réserve que cela n’arrivera jamais à The Emory, un véritable Hotelísimos (lieux de rêve), A Chef-d’œuvre moderne devant Hyde Park (à Belgravia), il y a peu de sensations plus bouleversantes que d’ouvrir les rideaux à l’aube, le ciel est gris (comme presque toujours) derrière les immenses fenêtres mais tant pis, la vie s’active dans tous les recoins de cette maison et de cette ville. La journée se déroule alors sans vergogne devant vous (il y a tant à faire…) car sous ses rues vivent des dieux endormis, des symboles magiques, des labyrinthes de pierre. C’est pour ça que ça vibre ici.